
Lok Yiu
Né en 1922, Maître Lok Yiu est une figure fondatrice et incontournable de l’histoire du Wing Chun moderne. Son parcours prend un tournant majeur en 1950, lorsqu’il croise la route du Grand Maître Ip Man au sein de la Restaurant Workers Union de Kowloon, à Hong Kong. À cette époque, la toute première classe de Wing Chun d’Ip Man ne comptait que huit élèves. L’exigence de l’entraînement était telle qu’après quelques semaines, seuls deux d’entre eux persévérèrent face à la rigueur de la discipline : Leung Sheung et Lok Yiu.
La relation qui s’installa entre Lok Yiu et son Sifu dépassa largement le cadre classique de la salle d’entraînement. Pendant les sept années qui suivirent, le maître et son To-Dai (disciple) partagèrent le même appartement. Cet enseignement de tous les instants, de jour comme de nuit, permit à Lok Yiu d’assimiler la quintessence et les détails les plus subtils du système. Devenu le premier véritable assistant de l’école, il endossa le rôle de SiHing (frère d’armes aîné) avec autorité et bienveillance, guidant la grande majorité des disciples suivants d’Ip Man lors de leurs premières années de pratique.
Une fois sa formation achevée et sa maîtrise reconnue, Ip Man l’autorisa à ouvrir sa propre école, marquant ainsi le début de cinquante années d’un enseignement ininterrompu. Toutefois, le lien personnel entre les deux hommes perdura jusqu’à la fin de la vie d’Ip Man. En témoignage de leur profonde amitié, le Grand Maître se rendait très fréquemment chez Lok Yiu pour de longues parties de mahjong, une tradition qu’ils cultivèrent avec affection. Parallèlement, Lok Yiu continua d’échanger et de s’entraîner aux côtés de son Sifu pendant près de deux décennies, s’imposant par sa structure corporelle inébranlable et sa compréhension des formes comme l’une des plus hautes autorités du Wing Chun.

Sa réputation de combattant et de pédagogue n’était plus à faire. En 1996, son expertise technique le conduisit naturellement à être nommé chef instructeur du très exigeant Club de Wushu de la police de Hong Kong. Pourtant, l’homme se distinguait par une humilité rare dans le milieu martial. Réfutant catégoriquement le titre de « Grand Maître », il rappelait constamment à ses élèves : « Il n’y a qu’un seul grand maître en Wing Chun, et c’est mon SiFu, Ip Man. »
Animé par la passion pure de son art et totalement indifférent à la course aux titres ou à la renommée commerciale, il était connu pour son franc-parler. Il n’hésitait jamais à recadrer sévèrement ceux qui pratiquaient avec plus d’ego que de sincérité ou qui s’éloignaient de l’essence martiale du système.


Décédé en 2006, Maître Lok Yiu a laissé derrière lui un héritage inestimable. Durant plus de trente ans, il a transmis son savoir de manière intensive et sans compromis à ses deux fils jumeaux, les Maîtres Lok Keng Kwong et Lok Keng Sang. Aujourd’hui, ces derniers perpétuent l’art traditionnel de leur père et l’enseignent à un groupe restreint et privilégié d’élèves.
Parmi les gardiens de cette lignée figurent notamment les élèves européens de feu Maître Wilhelm Blech. Ce dernier, accepté par Maître Lok Yiu comme un véritable membre de sa famille en 1992, fut son unique disciple occidental. C’est grâce à ce pont bâti avec rigueur que la forme pure du Wing Chun de Lok Yiu continue d’être enseignée et préservée aujourd’hui.
